✊ Ceux qui écrivent quand on leur dit de se taire
Le 3 mai célèbre la liberté de la presse. Eux, ils la fabriquent au péril de leur vie, depuis Kaboul, Minsk ou Mexico.
À Kaboul, une femme filme avec son téléphone caché sous sa burqa. À Minsk, un collectif clandestin publie chaque matin un journal qu'aucun kiosque ne vendra jamais. À Mexico, une rédactrice locale tape ses articles dans une voiture, parce que sa maison a été visitée trois fois cette année. Le 3 mai célèbre la liberté de la presse. Eux, ils la fabriquent.
Là où l'information meurt officiellement, elle continue de circuler par les fissures — et ces fissures ont des noms, des visages, des courages.
L'UNESCO a recensé 124 journalistes tués en 2024. C'est presque un tous les trois jours. Derrière chaque chiffre, un dossier, une enquête en cours, un nom rayé d'une rédaction. Mais derrière ces absences, autre chose se passe — moins visible, plus tenace. Des femmes et des hommes prennent le relais, sans carte de presse, sans rédaction, sans filet. Ils filment, ils écrivent, ils publient. Souvent depuis des cuisines, des sous-sols, des voitures.
Le 3 mai, instauré par l'ONU en 1993 après la Déclaration de Windhoek, célèbre une liberté que beaucoup de pays ont signée sans la pratiquer. Reporters sans frontières classe désormais 36 États comme « très graves » pour la presse. C'est un record. Mais 2026 sera aussi l'année où l'on parlera moins des disparus que de ceux qui prennent leur place. Pas par héroïsme. Par nécessité.
📱 Le téléphone comme dernière rédaction
Zahra Joya a fondé Rukhshana Media en 2020, à Kaboul, pour raconter les vies des femmes afghanes. Quand les talibans ont repris la capitale en août 2021, elle a continué depuis Londres. Ses reporters, elles, sont restées. Elles travaillent depuis des appartements, changent de carte SIM toutes les semaines, envoient leurs textes via des messageries chiffrées. Le média publie chaque jour. En 2024, il a couvert l'interdiction faite aux femmes de parler en public — une information que presque aucun grand titre occidental n'avait relayée.
Ce n'est pas du journalisme amateur. C'est du journalisme déplacé. Les outils ont changé : un téléphone remplace une rédaction, Signal remplace une boîte mail, une diaspora remplace un comité éditorial. La méthode, elle, reste la même. Vérifier. Recouper. Publier.
« Nous n'avons pas le luxe de l'erreur, dit Zahra Joya dans une interview au Guardian. Une information fausse, et c'est notre crédibilité — et la vie de nos sources — qui s'effondre. »
🌐 Les médias-fantômes du Bélarus
À Minsk, en 2020, des centaines de milliers de personnes manifestent contre Loukachenko. Le régime ferme tout : journaux, sites, chaînes. Tut.by, principal portail d'information du pays, est qualifié d'« extrémiste ». Lire un de ses articles peut valoir sept ans de prison.
Alors les rédactions s'exilent. Zerkalo, héritier direct de Tut.by, s'installe en Lituanie et continue de publier — en biélorusse, en russe, à destination d'un lectorat resté au pays. Les lecteurs utilisent des VPN. Les journalistes utilisent des pseudonymes. Le site reçoit chaque mois plus de visiteurs que la population active de Minsk. Un média sans pays, lu par tout un pays.
Cette nouvelle géographie de l'information — un siège dans une ville libre, des sources dans une ville fermée, un public partout — bouleverse la définition même de média indépendant. Ce n'est plus un lieu. C'est un protocole.
🎙️ Mexique : informer en territoire cartel
Le Mexique reste, année après année, le pays le plus meurtrier au monde pour la presse en temps de paix. Cinq journalistes y ont été tués en 2024. La plupart travaillaient pour de petits titres locaux, dans des États gangrenés par les cartels. Personne, ou presque, ne parle d'eux à l'international.
À Veracruz, María de Jesús Peters anime depuis 2019 un site d'investigation hyperlocal, Presencia. Elle couvre les disparitions, les fosses clandestines, les complicités policières. Elle a déménagé quatre fois. Sa rédaction, c'est elle, deux pigistes et un avocat. Elle publie en moyenne trois enquêtes par semaine. Quand on lui demande pourquoi elle continue, elle répond toujours la même chose : « Si on arrête, ils gagnent deux fois. »
Ces médias-cellules — minuscules, enracinés, hyperspécialisés — sont devenus la véritable colonne vertébrale de l'information dans les zones où la grande presse ne peut plus aller. Ils ne remplacent pas les grands titres. Ils les nourrissent.
🤝 La nouvelle solidarité internationale
Quelque chose de nouveau s'est mis en place ces dernières années : une infrastructure invisible de soutien aux journalistes en danger. Le Forbidden Stories Project, fondé par Laurent Richard en 2017, fonctionne sur un principe simple — si un journaliste est tué ou empêché, son enquête continue. D'autres reporters la reprennent, la finissent, la publient sous le nom du disparu.
L'opération « Pegasus Project », en 2021, a révélé que le logiciel espion israélien avait visé plus de 180 journalistes dans le monde. Elle a été menée par 17 médias de 10 pays, en coordination avec Forbidden Stories. C'est cette mécanique-là — la mutualisation — qui change la donne. Tuer un journaliste ne tue plus une enquête.
Le Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ) fonctionne sur le même principe depuis les Panama Papers en 2016. Plus de 600 reporters dans 80 pays. Une rédaction sans murs.
💡 Éclairage expert
« Ce qu'on observe depuis dix ans, c'est un transfert de la résistance journalistique vers le bas et vers les marges. Les grandes institutions médiatiques restent essentielles, mais ce sont désormais les structures légères, distribuées, parfois exilées, qui portent l'information dans les zones les plus fermées. Le courage individuel est toujours là. Mais il s'appuie sur des réseaux, des outils, des solidarités qui n'existaient pas il y a vingt ans. »
Christophe Deloire, qui a dirigé Reporters sans frontières jusqu'à sa disparition en 2024, parlait d'une « mondialisation de la défense de l'information ». L'idée a été reprise par sa successeure Anne Bocandé : ce ne sont plus seulement des journalistes qui défendent des journalistes, ce sont des avocats, des techniciens, des hébergeurs, des traducteurs, des lecteurs. Une chaîne entière.
🕯️ Ce que la nuit n'éteint pas
On pourrait croire que ces histoires racontent la défaite de la presse libre. Elles racontent l'inverse. Là où on l'a interdite, elle s'est faite plus petite, plus mobile, plus inventive. Elle a appris à passer sous les portes.
Le 3 mai n'est pas une fête. C'est un inventaire. Mais en 2026, l'inventaire contient aussi cela : des sites qui publient depuis nulle part, des téléphones cachés sous des vêtements, des enquêtes qui continuent quand leurs auteurs ne peuvent plus, des lecteurs qui prennent des risques pour lire. Une presse libre n'est plus un bâtiment avec une plaque. C'est un geste répété par des milliers de mains.
Zahra Joya écrivait récemment : « On nous demande comment on tient. On tient parce qu'on n'a pas le choix. Et parce que quelqu'un, quelque part, lit. »
Ce quelqu'un, ce soir, c'est nous.