🏃 Terry Fox, le garçon qui voulait traverser un pays sur une jambe

Le 12 avril 1980, Terry Fox trempe sa prothèse dans l'Atlantique et commence à courir, un marathon par jour, vers l'autre bout du Canada. Il ne verra jamais l'océan Pacifique, mais changera le monde pour toujours.

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Le 12 avril 1980, un jeune homme de 21 ans trempe sa prothèse de métal dans l'Atlantique, à Saint-Jean de Terre-Neuve. Il s'apprête à courir un marathon. Puis un autre. Puis un autre encore, chaque jour, jusqu'au Pacifique. Il ne le sait pas, mais il vient d'inventer la plus grande course caritative de l'histoire. Et il ne verra jamais l'autre océan.
Terry Fox n'a pas fini son marathon. C'est précisément pour ça qu'il continue, quarante-six ans après, à faire courir le monde entier.

Il pleut sur Saint-Jean ce matin d'avril. Terry Fox remplit deux bouteilles d'eau de l'Atlantique — l'une pour la verser dans le Pacifique à l'arrivée, l'autre pour la garder, au cas où il n'irait pas jusqu'au bout. Le geste a quelque chose d'enfantin et de prophétique. À ce moment-là, presque personne ne sait qui il est. Un étudiant en kinésiologie de Colombie-Britannique, amputé de la jambe droite à dix-huit ans après un ostéosarcome. Un type ordinaire avec une idée folle.

L'idée tient en une phrase, écrite à sa mère dans une lettre qu'elle relira longtemps : « Je vais traverser le Canada en courant pour récolter de l'argent contre le cancer. » Pas un peu d'argent. Un dollar par Canadien — 24 millions à l'époque. Sa mère a d'abord cru à une blague. Puis elle a vu son fils s'entraîner pendant quatorze mois, courir 5 000 kilomètres en préparation, user trois prothèses. Elle a compris qu'il ne plaisantait pas.

🌊 Un marathon par jour, pendant 143 jours

La mécanique de sa course était brutale. Chaque jour, Terry Fox courait l'équivalent d'un marathon : 42 kilomètres. Pas une fois, pas en performance — tous les jours, sur les routes du Canada, sous la pluie, dans le vent d'est, sur l'asphalte des nationales. Sa prothèse, conçue par l'ingénieur Ben Speicher, lui imposait une foulée particulière, un petit saut entre deux appuis. À chaque pas, son moignon cognait. Le soir, il saignait.

Il partait avant l'aube pour courir avant la chaleur. Une camionnette suivait, conduite par son meilleur ami Doug Alward. Les deux garçons dormaient parfois dedans, parfois chez des inconnus qui les hébergeaient. Au début, personne ne s'intéressait à eux. Les journaux locaux daignaient à peine signaler leur passage. À Terre-Neuve, à Halifax, à Montréal, Terry Fox courait dans une indifférence quasi totale.

Et puis quelque chose a basculé. À Toronto, le 11 juillet, dix mille personnes l'attendaient sur la place Nathan-Phillips. Il avait parcouru près de 3 000 kilomètres. Le pays, soudain, l'avait vu.

🍁 La bascule

Ce qui s'est joué cet été-là dépasse la collecte de fonds. Le Canada des années 80 est un pays en doute, économiquement essoufflé, politiquement fragmenté entre l'Ouest, l'Est et un Québec qui vient de voter au référendum. Terry Fox, lui, traverse tout. Il parle français aux Québécois, anglais aux Ontariens, refuse les détours politiques. Il ne fait pas de discours. Il court.

Les dons affluent. Des enfants vident leur tirelire sur le bord de la route. Des entreprises promettent un dollar par kilomètre. La chaîne CTV diffuse un téléthon. À la fin août, le compteur dépasse 1,7 million de dollars. Terry Fox refuse les hôtels offerts, les voitures, les contrats publicitaires. Il dort dans la camionnette. Il dit qu'il n'est pas un héros — juste un type qui court.

Le 1er septembre 1980, près de Thunder Bay, en Ontario, il s'arrête sur le bord de la route. Il tousse. Il a mal à la poitrine. Il a parcouru 5 373 kilomètres, soit les deux tiers du trajet. Les médecins lui annoncent le lendemain que le cancer est revenu, dans ses poumons. Le Marathon de l'Espoir est terminé.

💔 Ce qui reste quand on n'a pas fini

Terry Fox meurt le 28 juin 1981, à 22 ans, un mois avant son anniversaire. À ce moment-là, le Marathon de l'Espoir a déjà récolté 24,17 millions de dollars canadiens — un dollar par Canadien, exactement comme il l'avait rêvé. Il l'apprend sur son lit d'hôpital. Sa mère raconte qu'il a souri.

L'histoire aurait pu s'arrêter là, comme une belle parenthèse triste. C'est l'inverse qui s'est produit. La Fondation Terry Fox, créée par sa famille, organise depuis 1981 une course annuelle qui se déroule désormais dans plus de 60 pays. Chaque année, en septembre, des millions d'enfants courent dans les écoles canadiennes pour la recherche contre le cancer. Le total cumulé dépasse aujourd'hui 900 millions de dollars canadiens — soit l'un des plus grands engagements caritatifs jamais consacrés à une seule cause par un seul nom.

Sur l'autoroute transcanadienne, à l'endroit exact où il s'est arrêté, une statue de bronze le représente en pleine foulée. Le regard tourné vers l'ouest. Vers le Pacifique qu'il n'a jamais atteint.

🔬 Ce que sa course a changé dans la science

Au-delà du symbole, l'argent récolté a financé concrètement la recherche oncologique canadienne. L'Institut de recherche Terry Fox, fondé en 2007, soutient plus de 70 projets de recherche dans le pays, notamment sur la médecine de précision en cancérologie pédiatrique. Le taux de survie au cancer chez les adolescents canadiens a augmenté de plus de 30 points depuis 1980. Une partie de cette progression est directement liée aux programmes financés par la fondation.

L'ostéosarcome, le cancer qui a emporté Terry Fox, avait à l'époque un taux de survie à cinq ans inférieur à 50 %. Il dépasse aujourd'hui 75 % pour les formes localisées. Beaucoup de jeunes patients gardent leur jambe grâce aux progrès des techniques de reconstruction. Terry Fox n'a pas eu cette chance. D'autres l'ont, en partie grâce à lui.

🎙️ Éclairage expert

« Terry Fox a transformé la philanthropie en geste populaire. Avant lui, donner pour la recherche médicale était une affaire d'institutions et de mécènes. Il en a fait une affaire de citoyens, d'enfants, d'écoles. C'est un changement culturel profond. »

Pour Samantha Nutt, médecin et fondatrice de l'ONG War Child Canada, professeure associée à l'Université de Toronto, le génie de Terry Fox tient à un déplacement : il a rendu la générosité contagieuse en la rendant concrète. Un kilomètre, un dollar. Pas d'abstraction, pas de cause vague — un corps qui avance, et chacun peut suivre. C'est ce modèle, dit-elle, qui a inspiré ensuite des milliers de courses caritatives dans le monde, des Relais pour la vie aux Movember.

🏁 L'océan qu'il n'a pas vu

En 2005, vingt-cinq ans après son départ, le frère cadet de Terry, Fred Fox, a porté la bouteille d'eau de l'Atlantique jusqu'au Pacifique, à Victoria, pour l'y verser. Le geste qu'il n'avait pas pu accomplir. Une boucle bouclée par procuration, sans triomphalisme, comme une promesse tenue en silence.

Il y a quelque chose de bouleversant dans l'idée qu'un garçon de 22 ans, mort sans avoir vu la mer qu'il voulait toucher, fasse encore courir un pays entier chaque mois de septembre. Terry Fox n'a pas réussi sa traversée. Il a réussi mieux que ça : il a transformé son échec personnel en victoire collective, et son corps épuisé en mouvement perpétuel.

Il reste à peu près 3 000 kilomètres entre Thunder Bay et le Pacifique. Depuis quarante-six ans, des millions de personnes les parcourent à sa place.