🐟 Aux Pays-Bas, des citoyens portent les poissons à bout de bras pour les aider à migrer
Chaque printemps, des milliers de bénévoles néerlandais aident les poissons à franchir les écluses en les transportant à la main. Une initiative simple qui illustre une nouvelle forme de solidarité envers le vivant.
Chaque printemps, des milliers de bénévoles néerlandais enfilent leurs bottes et descendent au bord des canaux. Leur mission : attraper délicatement les poissons bloqués par les écluses et les déposer de l'autre côté. Une initiative aussi simple qu'efficace, qui redessine les contours de notre rapport au vivant.
Il faut voir ces silhouettes penchées au-dessus de l'eau, épuisettes à la main, guettant le moindre frémissement sous la surface, pour comprendre que quelque chose de nouveau se joue ici.
Aux Pays-Bas, pays façonné par l'eau autant qu'il la façonne, les poissons migrateurs se heurtent depuis des décennies à un problème invisible pour la plupart d'entre nous : les infrastructures humaines. Écluses, pompes de drainage, stations de pompage – tout ce qui permet aux Néerlandais de garder les pieds au sec empêche les anguilles, épinoches et éperlans de rejoindre leurs zones de reproduction. Un paradoxe que des citoyens ont décidé de résoudre à leur manière. Pas en attendant des politiques publiques. Pas en signant des pétitions. En agissant, tout simplement, avec leurs mains.
Le programme « Vismigratie » – migration des poissons en néerlandais – mobilise aujourd'hui plus de 4 000 bénévoles répartis sur 350 sites à travers le pays. Leur geste est d'une simplicité désarmante : capturer les poissons coincés en aval des obstacles, les transporter dans des seaux oxygénés, les relâcher en amont. Un passeur d'un nouveau genre, entre l'homme et l'animal.
🌊 Un pays d'eau face à ses contradictions
Les Pays-Bas comptent plus de 6 000 kilomètres de digues et près de 3 500 stations de pompage. Cette infrastructure titanesque, qui protège un territoire dont un quart se situe sous le niveau de la mer, a transformé le pays en forteresse contre les éléments. Mais elle a aussi fragmenté les écosystèmes aquatiques en milliers de compartiments étanches.
Pour un poisson migrateur, franchir le pays d'est en ouest ou du sud vers la mer du Nord relève désormais du parcours d'obstacles. Les anguilles européennes, qui naissent dans la mer des Sargasses et remontent les cours d'eau européens pour y grandir, voient leur population chuter de 90 % depuis les années 1980. Les barrages n'expliquent pas tout – pollution, surpêche, parasites jouent leur rôle – mais ils aggravent une situation déjà critique.
C'est dans ce contexte que l'association Ravon, spécialisée dans la protection des reptiles, amphibiens et poissons, a lancé Vismigratie en 2018. L'idée n'était pas de remplacer les passes à poissons – ces échelles aquatiques qui permettent aux animaux de contourner les obstacles – mais de pallier leur absence là où elles n'existent pas encore. Un pansement citoyen sur une plaie écologique béante.
🪣 Le rituel du printemps
Entre mars et mai, quand la température de l'eau dépasse les huit degrés et que l'instinct de reproduction se réveille, les bénévoles se relaient jour et nuit. Certains postes fonctionnent 24 heures sur 24 pendant les pics de migration. On y croise des retraités matinaux, des étudiants en biologie, des familles avec enfants, des cadres qui s'échappent du bureau à la pause déjeuner.
Le protocole est rodé. Repérer les poissons qui tournent en rond devant l'obstacle, incapables de comprendre pourquoi leur chemin s'arrête là. Les capturer avec des épuisettes à mailles fines. Les identifier – chaque espèce est comptabilisée. Les transférer dans des bacs remplis d'eau du canal. Les transporter de l'autre côté. Les regarder filer vers l'amont, vers les zones de frai où leurs ancêtres se reproduisaient bien avant que les hommes ne quadrillent le territoire de béton et d'acier.
En 2025, le programme a permis de faire passer plus de 2,3 millions de poissons. Pas seulement des anguilles ou des espèces menacées, mais aussi des gardons, des brèmes, des perches – tout un peuple aquatique qui, sans cette aide, resterait bloqué du mauvais côté de l'histoire.
🤝 L'effet miroir
Ce qui frappe, quand on échange avec les bénévoles, c'est la transformation que l'expérience opère sur eux. Beaucoup avouent n'avoir jamais vraiment regardé ce qui se passait sous la surface des canaux qu'ils longeaient chaque jour. L'eau était un décor, un élément du paysage urbain néerlandais. Elle devient un monde.
« Au début, je venais pour aider les poissons », raconte Marieke, institutrice à Utrecht et bénévole depuis trois ans. « Maintenant, je réalise que ce sont eux qui m'aident. Ils m'ont reconnectée à quelque chose que j'avais oublié. » Ce glissement – de l'aide apportée à l'aide reçue – revient dans de nombreux témoignages. Comme si le geste de porter un poisson d'un bord à l'autre d'une écluse créait un pont invisible entre deux mondes que la modernité avait séparés.
Les enfants, particulièrement, semblent touchés. Plusieurs écoles néerlandaises intègrent désormais des sessions de bénévolat Vismigratie dans leur programme. Tenir une anguille frétillante dans ses mains, sentir sa force, sa volonté de vivre, puis la voir disparaître dans l'eau trouble laisse des traces qu'aucun documentaire ne peut égaler.
🔬 Éclairage expert
Pour Thierry Oberdorff, écologue et directeur de recherche à l'IRD (Institut de Recherche pour le Développement) spécialisé dans les écosystèmes d'eau douce, l'initiative néerlandaise illustre un tournant dans notre rapport à la biodiversité. « Pendant longtemps, la conservation a été pensée comme une affaire d'experts, de réserves naturelles, de réglementations. Ce modèle a montré ses limites. Ce que font ces bénévoles néerlandais, c'est réintroduire le citoyen au cœur de l'équation écologique. »
Le chercheur souligne l'importance de ne pas opposer ces actions citoyennes aux solutions structurelles. « Les passes à poissons restent indispensables. Mais en attendant qu'elles soient construites – et leur installation prend des années, parfois des décennies – chaque poisson sauvé compte. C'est une logique de triage, comme aux urgences. On fait avec ce qu'on a, ici et maintenant. »
Thierry Oberdorff voit dans ce mouvement un potentiel d'essaimage considérable. « La France compte plus de 100 000 obstacles à l'écoulement sur ses cours d'eau. Nous avons les mêmes enjeux, les mêmes espèces menacées. Des initiatives similaires pourraient émerger, portées par des associations locales, des fédérations de pêche, des collectifs citoyens. Le modèle néerlandais prouve que c'est possible, efficace, et profondément transformateur pour ceux qui s'y engagent. »
🌱 Un modèle qui voyage
L'initiative commence à inspirer au-delà des frontières bataves. En Belgique, plusieurs projets pilotes ont vu le jour en Flandre. En Allemagne, des associations environnementales étudient la possibilité d'adapter le concept aux rivières de Rhénanie. En France, quelques collectifs locaux s'organisent, notamment dans les Hauts-de-France et en Normandie, régions marquées par un dense réseau de canaux et d'ouvrages hydrauliques.
L'association Ravon, consciente de cet intérêt international, a commencé à documenter ses méthodes et à proposer des formations en anglais. Un kit de démarrage est disponible en ligne, détaillant les protocoles de capture, d'identification et de comptage. Car au-delà du geste de sauvetage, Vismigratie produit des données scientifiques précieuses. Chaque poisson transféré est enregistré : espèce, taille, date, lieu. Ces informations nourrissent les bases de données nationales et permettent de suivre l'évolution des populations année après année.
Cette dimension scientifique participative renforce la crédibilité du programme auprès des autorités. Plusieurs gestionnaires de l'eau néerlandais collaborent désormais officiellement avec les bénévoles, intégrant leurs données dans les plans de gestion des bassins versants. La frontière entre citoyens et institutions s'estompe, au profit d'une gouvernance plus horizontale de la ressource aquatique.
🐠 Remettre du vivant dans nos vies
Au fond, ce qui se joue dans ces matinées humides au bord des canaux dépasse largement la question des poissons. C'est une certaine idée de la place de l'humain dans le monde qui se réinvente, épuisette après épuisette. Non plus le dominateur qui transforme, canalise, bétonne. Non plus le spectateur impuissant qui déplore. Mais l'accompagnateur, celui qui reconnaît le désordre qu'il a créé et choisit, modestement, d'y remédier.
Les Néerlandais, peuple d'ingénieurs et de pragmatiques, ont peut-être trouvé là une forme de sagesse inattendue. Puisque nos infrastructures bloquent les poissons, soyons nous-mêmes la passe à poissons. Puisque nos écluses interrompent les migrations, devenons les passeurs. Une solution low-tech, à échelle humaine, qui ne résout pas tout mais qui résout quelque chose. Et qui, surtout, transforme ceux qui s'y engagent.
Car c'est peut-être là l'enseignement le plus précieux de Vismigratie : on ne protège bien que ce qu'on a touché, senti, accompagné. La biodiversité abstraite des rapports scientifiques devient soudain une anguille qu'on tient dans ses mains, un gardon qu'on regarde filer vers sa zone de frai, une épinoche minuscule qu'on dépose délicatement dans l'eau calme. Le vivant cesse d'être un concept pour redevenir une présence. Et dans ce geste simple – porter un poisson d'un bord à l'autre – c'est aussi nous-mêmes que nous transportons, vers une autre rive, une autre façon d'habiter le monde.