Le jeu n’est pas une perte de temps. C’est parfois une manière de se retrouver
À force de tout rendre utile, beaucoup d’adultes ont oublié le jeu. Et si ce n’était pas un luxe, mais une manière de se retrouver un peu plus vivants ?
À force de vouloir être utiles, efficaces et irréprochables, beaucoup d’adultes ont fini par ranger le jeu dans la case de l’enfance. C’est peut-être une erreur. Car jouer ne nous éloigne pas du réel : cela peut, au contraire, nous y ramener plus vivants.
Il y a des moments minuscules qui en disent long.
Un ballon qu’on renvoie “juste une fois” et qu’on ne lâche plus. Une partie improvisée après le dîner. Un fou rire qui part mal et finit très bien. Un dessin raté qu’on continue quand même. Une danse absurde dans un salon. Un jeu de cartes sur un coin de table.
Et puis cette sensation, presque immédiate : tiens, ça faisait longtemps.
Longtemps qu’on ne s’était pas laissé prendre par quelque chose qui ne sert à rien, rien de rentable, rien d’impressionnant, rien qu’on puisse transformer en preuve de sérieux. Longtemps qu’on n’avait pas fait quelque chose juste pour le plaisir d’être dedans.
On parle beaucoup de fatigue, de charge mentale, de sommeil, d’écrans, de repos. Tout cela compte. Mais il manque peut-être un mot dans cette conversation : le jeu.
Car beaucoup d’adultes ne manquent pas seulement de récupération. Ils manquent aussi de légèreté vécue, de spontanéité, de ces instants où l’on cesse d’être uniquement un rôle, une fonction, un agenda.
🎈 Nous avons fini par confondre maturité et gravité
En grandissant, nous avons appris à respecter ce qui sert.
Ce qui produit.
Ce qui rapporte.
Ce qui prouve que l’on fait quelque chose de son temps.
Le jeu, lui, a glissé dans une pièce annexe. C’est bien pour les enfants, pense-t-on. Pour les vacances. Pour ceux qui ont le temps. Pour les autres, il y a la vraie vie.
Alors on remplit tout. Les journées, les soirées, les week-ends. Même le plaisir devient parfois un projet bien géré. Il faut que ce soit utile, intelligent, bon pour soi, presque défendable.
Et c’est ainsi qu’une forme de sécheresse s’installe.
Pas forcément spectaculaire. Pas forcément triste. Mais quelque chose durcit. On avance, on assure, on tient. Et sous cette maîtrise très adulte, il manque parfois une part plus souple de nous-mêmes.
🧠 Éclairage d’expert
Le psychiatre Stuart Brown, fondateur du National Institute for Play, fait partie des grandes voix qui ont contribué à remettre le jeu au centre de la vie humaine. Son travail défend une idée simple : jouer n’est pas un luxe décoratif, mais une dimension profonde de l’équilibre humain.
🌿 Jouer, ce n’est pas fuir le réel
On réduit parfois le jeu à la frivolité. Comme s’il s’agissait de régresser un peu, ou de s’échapper du monde.
C’est souvent l’inverse.
Jouer, c’est sortir un instant de la logique du contrôle. C’est entrer dans une activité où tout n’est pas immédiatement évalué. Où l’on peut essayer, rater, recommencer, rire. Où l’on peut faire quelque chose sans devoir en démontrer la rentabilité.
Et cette permission-là vaut plus qu’elle n’en a l’air.
Dans le jeu, quelque chose se desserre. Le visage, d’abord. Le corps, souvent. L’esprit aussi. On pense autrement quand on n’est plus rivé au résultat. On se parle autrement quand on n’est plus seulement en train d’organiser, de convaincre ou de gérer.
Le jeu remet du mouvement là où tout s’était un peu resserré.
🤝 Ce que le jeu change aussi dans nos liens
Il arrive même que le jeu révèle mieux les gens que bien des conversations sérieuses. On y voit la manière de perdre, d’inventer, d’encourager, d’oser, de laisser de la place.
Dans les couples, les familles, les amitiés longues, la vie finit parfois par devenir très fonctionnelle. Qui pense à quoi, qui gère quoi, qui n’a pas oublié quoi. Jouer ensemble, même peu, même bêtement, déplace quelque chose. On ne se parle plus seulement pour faire tourner la machine. On se retrouve sur un terrain plus simple, plus vivant, plus gratuit.
Et ce mot compte : gratuit.
Dans une époque qui transforme tout en rendement, faire quelque chose juste parce que cela fait du bien devient presque suspect. Comme s’il fallait toujours pouvoir répondre à la question : à quoi ça sert ?
Mais tout ce qui nous nourrit n’a pas besoin de se justifier.
✨ Remettre un peu de jeu dans une vie trop serrée
Le plus beau, c’est que cela ne demande pas forcément de changer de vie.
Il s’agit moins de devenir quelqu’un d’autre que de rouvrir une porte qu’on avait laissée se refermer. Accepter une partie. Dessiner même si l’on dessine mal. Chanter trop fort. Faire quelque chose où l’on n’est pas bon, mais où l’on est bien. Consentir à être un peu ridicule — ce qui est souvent une manière très fine d’être libre.
On croit parfois que l’âge adulte consiste à devenir plus solide. C’est vrai, en partie. Mais il ne devrait pas exiger de devenir plus raide.
Il y a des vies très bien remplies qui manquent simplement de mouvement intérieur. Des gens très responsables qui ne manquent pas de discipline, mais d’élan. Des adultes très capables qui ne vont pas mal, exactement, mais qui ne se sentent plus tout à fait disponibles à eux-mêmes.
Alors la question n’est peut-être pas seulement : comment mieux récupérer ?
Elle est aussi : qu’est-ce qui me remet en jeu ?
Au fond, le jeu n’est pas une perte de temps.
Il est parfois une manière très simple de refaire de la place en soi. De retrouver une souplesse que le sérieux use. Une joie sans mise en scène. Une présence moins tendue.
Jouer ne nous rend pas moins adultes.
Cela nous rend souvent un peu plus vivants.