🌿 Jane Goodall n'est plus là, mais ses chimpanzés ont mille nouveaux gardiens

Jane Goodall s'est éteinte le 3 octobre 2025 à 91 ans. Six mois plus tard, une nouvelle génération fait vivre son approche unique de la protection des chimpanzés.

a brown and white monkey sitting on top of a tree
Le 3 octobre 2025, Jane Goodall s'est éteinte à 91 ans dans sa maison du Bournemouth. Six mois plus tard, une génération de scientifiques et de citoyens engagés fait vivre son approche singulière : observer sans juger, nommer pour mieux protéger, et croire en la capacité de chacun à changer les choses. De Gombe à la France, son héritage prend des formes nouvelles.
Dans la forêt de Gombe, en Tanzanie, les chimpanzés continuent de saluer l'aube comme ils le faisaient quand une jeune Anglaise de 26 ans a posé pour la première fois son regard sur eux — c'était il y a soixante-cinq ans, et cette femme allait transformer notre façon de voir le vivant.

Jane Goodall est morte en automne dernier. La nouvelle a fait le tour du monde en quelques heures. Sur les réseaux sociaux, des milliers de personnes ont partagé la même photo : celle d'une femme aux cheveux blancs tirés en queue de cheval, penchée vers un chimpanzé, main tendue, sourire patient. Cette image, devenue iconique, raconte une révolution silencieuse. Avant elle, la science observait les animaux de loin, armée de numéros et de protocoles. Elle a choisi les prénoms, l'attention aux personnalités, l'empathie comme méthode.

Six mois après sa disparition, la question se pose avec une acuité nouvelle : que reste-t-il d'une vision quand celle qui l'incarnait n'est plus ? La réponse se trouve dans les forêts d'Afrique centrale, dans les laboratoires de primatologie, dans les salles de classe où des enfants découvrent le programme Roots & Shoots. Elle se trouve surtout dans une génération de chercheurs et d'activistes qui refusent de séparer la rigueur scientifique de l'engagement émotionnel.

Car l'héritage de Jane Goodall n'est pas un musée. C'est une méthode vivante, qui continue de bousculer les codes.

🔬 La science du lien


Quand Jane Goodall est arrivée à Gombe en 1960, elle n'avait aucun diplôme universitaire. Louis Leakey, le paléontologue qui l'avait envoyée là-bas, voyait précisément dans cette absence de formation académique un atout. Pas de grille préétablie, pas de distance imposée. Juste un regard neuf et une patience infinie.

Ce qu'elle a découvert a stupéfié la communauté scientifique. Les chimpanzés fabriquaient des outils. Ils avaient des personnalités distinctes, des amitiés durables, des deuils. En leur donnant des noms — David Greybeard, Flo, Frodo — plutôt que des numéros, elle affirmait quelque chose de radical : ces êtres méritaient d'être reconnus comme des individus.

Aujourd'hui, cette approche a infusé toute la primatologie moderne. « On ne peut plus étudier les grands singes sans prendre en compte leur vie sociale complexe, leurs émotions, leur histoire personnelle », explique la nouvelle génération de chercheurs formés dans son sillage. La distance froide de l'observateur a cédé la place à une forme d'attention engagée qui, loin d'affaiblir la science, l'enrichit de données plus fines et plus justes.

🌍 Gombe, soixante-cinq ans plus tard


Le site de recherche de Gombe Stream est aujourd'hui le plus ancien programme d'étude continue sur des animaux sauvages au monde. Soixante-cinq ans de données. Des générations entières de chimpanzés suivis depuis leur naissance jusqu'à leur mort. Un trésor scientifique sans équivalent.

Mais Gombe, c'est aussi un laboratoire d'un autre genre : celui de la conservation communautaire. Dès les années 1990, Jane Goodall avait compris que protéger les chimpanzés sans associer les populations locales était voué à l'échec. Le programme TACARE, lancé en 1994, a formé des villageois à l'agroforesterie, à la planification familiale, à la gestion durable des ressources. Trente ans plus tard, la forêt regagne du terrain autour du parc.

Cette vision — on ne sauve pas la nature contre les humains, mais avec eux — est devenue un modèle répliqué dans tout le bassin du Congo. Les jeunes primatologues qui arrivent sur le terrain aujourd'hui héritent de cette double exigence : excellence scientifique et ancrage social.

🌱 Roots & Shoots, la révolution douce


En 1991, sur la véranda de sa maison de Dar es Salaam, Jane Goodall a reçu un groupe de douze lycéens tanzaniens préoccupés par le braconnage et la déforestation. De cette conversation est né Roots & Shoots, un programme éducatif présent aujourd'hui dans plus de soixante-dix pays.

Le principe est simple : chaque groupe — scolaire, universitaire, citoyen — identifie un problème local lié aux humains, aux animaux ou à l'environnement, puis conçoit et met en œuvre un projet concret pour y répondre. Pas de cours magistral, pas de culpabilisation. Juste l'idée que l'action, même modeste, transforme celui qui la porte autant que le monde autour de lui.

En France, le programme a pris racine dans des dizaines d'établissements. Des collégiens de Seine-Saint-Denis installent des hôtels à insectes. Des lycéens bordelais cartographient la biodiversité de leur cour. Des étudiants nantais sensibilisent les enfants hospitalisés au bien-être animal. Ces petites racines et ces jeunes pousses — c'est le sens du nom — finissent par fissurer le béton de l'indifférence.

🗣️ Éclairage expert


Sabrina Krief est professeure au Muséum national d'Histoire naturelle et primatologue. Depuis plus de vingt ans, elle étudie les chimpanzés sauvages en Ouganda, avec une attention particulière à leur usage des plantes médicinales. Elle a croisé la route de Jane Goodall à plusieurs reprises, et poursuit aujourd'hui ce dialogue entre science et engagement.

« Ce que Jane a apporté, au-delà des découvertes scientifiques majeures, c'est une permission, explique-t-elle. La permission de regarder les animaux avec émotion sans cesser d'être rigoureux. La permission de s'engager publiquement sans renoncer à la crédibilité académique. Pendant longtemps, on demandait aux chercheurs de choisir : soit tu fais de la science, soit tu fais de l'activisme. Elle a montré que les deux pouvaient se nourrir mutuellement. »

Sabrina Krief insiste sur un point : l'héritage de Goodall ne se transmet pas seulement dans les universités. « Il y a une génération de Tanzaniens, d'Ougandais, de Congolais qui ont grandi avec ses programmes, qui sont devenus gardes forestiers, chercheurs, responsables associatifs. Ce sont eux, aujourd'hui, qui forment la relève. La conservation des grands singes est de moins en moins une affaire de Blancs venus du Nord. C'est la transformation la plus profonde, et c'est exactement ce qu'elle voulait. »

✊ La relève n'attend pas


À 91 ans, Jane Goodall voyageait encore trois cents jours par an pour porter son message. Cette énergie presque irréelle laissait parfois craindre que tout s'effondre après elle. Le contraire s'est produit.

L'Institut Jane Goodall, présent dans des dizaines de pays, a renforcé sa structure et clarifié sa gouvernance. Les programmes de terrain se poursuivent sans interruption. Les partenariats avec les institutions locales se multiplient. Et surtout, une nouvelle génération de porte-voix émerge : des scientifiques comme la Congolaise Ekwoge Abwe, des activistes comme l'Ougandaise Vanessa Nakate, des artistes engagés qui traduisent en images et en mots l'urgence de protéger nos plus proches cousins.

Ce qui frappe, chez ces héritiers, c'est l'absence de culte de la personnalité. Jane Goodall elle-même répétait souvent qu'elle n'était « qu'un messager ». Le message compte plus que celle qui le porte. Et le message est clair : chaque individu — humain ou non humain — a de la valeur, chaque action compte, chaque jour est une occasion de faire un peu mieux.

🌅 Ce qui reste quand une grande figure s'en va


Il y a, dans la trajectoire de Jane Goodall, quelque chose qui échappe aux hommages convenus. Elle n'a pas seulement changé notre regard sur les chimpanzés. Elle a proposé une autre façon d'habiter le monde : attentive, patiente, obstinément confiante dans la capacité des êtres humains à se transformer.

Six mois après sa mort, cette proposition reste intacte. Elle vit dans les forêts surveillées, dans les écoles mobilisées, dans les recherches publiées, dans les conversations qui s'ouvrent chaque fois que quelqu'un raconte l'histoire d'une jeune femme partie seule observer les singes et revenue avec une révolution.

Dans une interview donnée peu avant sa mort, Jane Goodall avait confié : « Je ne crains pas de mourir. Ce que je crains, c'est que l'on abandonne. » Ceux qui marchent dans ses pas n'ont pas l'intention de lui donner raison.